Ectoplasmes

Hêtre, 2016

Peu de quartiers de Strasbourg sont aussi mal famés, pour les fantômes qui reviennent la nuit, que celui de Finkwiller, à l'ouest de la ville, près d'un bras de l'Ill.

     Il y a d'abord le petit cheval à trois pattes qui, venant des ponts couverts, parcourt le quartier à fond de train, comme excité par le malin lui-même ; puis, venant de l'autre côté de l'eau, du vieux couvent Sainte-Marguerite, traversant la place des charpentiers, on voit s'avancer d'un pas hésitant une nonne toute pâle ; dans son amour sans espoir pour un jeune homme, le coeur brisé, elle erre à l'aventure, se plaint et soupire.

     A l'entrée du pont, près de la monnaie, se tient le fantôme du tonnelier ; avec un sourire méchant, il guette le passant solitaire, pour l'effrayer. De son vivant, il a mêlé de l'eau au noble vin ; c'est pourquoi il est errant et on l'entend qui s'écrie : " Une choppe de vin et une choppe d'eau font aussi un demi moos. " (mesure).

     Non loin de lui, au bord de l'eau, vient chaque nuit s'asseoir sa compagne, la lavandière, son battoir à la main ; souvent, pendant des nuits entières, il lui faut mettre à l'eau et battre son linge, que sans doute elle a jadis volé. Qui a l'imprudence de s'approcher d'elle est saisi par elle à la nuque ; elle le plonge et le replonge et lui fait avaler de l'eau sans arrêt ; il a souvent bien de la peine à se dégager de la poigne vigoureuse de cette femme fantôme.

 

Les fantômes de Finkwiller, extrait de : Légendes d'Alsace, Auguste Stoeber, 2010, p.160.

All rights reserved © 2019 Valérian Henry